L'Enutrof Apa-Pah, en son temps, a parcouru toutes les contrées pour amuser petits et grands. Aujourd'hui, ses Bardes honorent sa mémoire en perpétuant son héritage.


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L'étagère de Kysae.

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1 L'étagère de Kysae. le Ven 28 Nov - 16:11

Kysae

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Reine-Dragon
[Textes en vrac sans chronologie, invention et écriture de moi-même, archivées sur mon site eirwen.fr. Récits écrits le plus souvent après avoir été joués en jeu, les personnages cités sont donc des joueurs du serveur.]



Titre : Nanake & Laelie. (Ou la parenthèse de Laelie.)
Personnages : Les deux sœurs citées dans le titre pardi !
Année : 630 -631.
Sujet : Origine de leur séparation et retrouvailles.
Joué en jeu ? : Non.



C’est le début du mois de la Lyre, l’équivalent de fin Javian. Une enfant aux cheveux roses et hirsutes trempe ses mains dans un petit pot de terre cuite remplit de couleurs et se barbouille le visage en riant.

« Regarde Nanake, je suis une guerrière qui brille ! »

La sœur plus âgée sourit et retourne à son ouvrage. La confection de l’instrument piégé était toujours confiée à la disciple de Sram, ses longs doigts agiles inspiraient confiance. La lyre est simple de facture. Ses parties essentielles sont élaborées avec des matériaux qu’ici l’on pille aisément, la caisse de résonance n’est autre qu’une carapace de tortue. Une membrane vibrante en peau de bouftou est tendue sur le côté concave avec de petits piquets, les cordes sont en boyau et fixées au chevalet de roseau. La partie la plus délicate, c’est quand il faut la fourrer de dynamite.

 

Peut-être faudrait-il vous situer où et quand cette histoire se déroule. Le Clan ne possédait qu’une vague notion du temps et les bandits se plaisaient à inventer leur propre calendrier, basé sur les méfaits et ouvrages à renouveler. Nous sommes en l’An 630 bien au-delà de la mer Kantil, outre les terres glacées et les abysses interminables, au Sud-Ouest de l’île de Mynia. Cette partie était occupée par un village, ou plutôt un large camp organisé, refuge des pires crapules où le seul mot d’ordre était de survivre.

La région était plate, clairsemée d’ajoncs et de roseaux bien utiles. Ca et là des mares et des bras d’eau immobiles luisaient faiblement sous le soleil entre de grandes étendues de terre grise et lisse comme de la boue séchée. Les Marais Secs étaient mortels et au moindre faux pas, les pellicules de croûte illusoirement solides s’effritaient pour dévoiler bourbiers, trous de vase et sables mouvants. Plus loin au centre de l’île s’élevait une ville prospère protégée par la nature. La forêt l’entourant était dense, d’un type quasi tropical. Dans une atmosphère humide, une semie-obscurité verdâtre régnait en gardienne. Le sol était parfois spongieux. Des fleurs éclatantes poussaient parmi les branches dans les trouées de lumière. Elle était très sonore, principalement peuplée d’oiseaux aux ailes immenses, parfois troublés par les patrouilles incessantes de la Milice locale. Une cité où les vivres et récoltes sourissent à ses habitants tandis qu’autour se déchirent les campements miséreux de nombreux Clans, foulant cadavres et sols désolés.

Le campement de Laelie et Nanake savait se démarquer. Ruse, fourberie, coups-bas, tout était permis. Néanmoins depuis peu il était la cible systématique d’attaques incessantes et non pas des brigands voisins, mais de la ville du plein centre. On avait découvert qu’aux Marais Secs une vase précieuse pouvait être recueillie. Bue en décoction elle procurait des effets miraculeux contre nombreux maux notamment la fièvre des Moskitos, véritable fléau. Pour rejoindre la mer il fallait traverser les collines côtières. Elles sont en moyenne peu élevées, vingt à trente mètres, et d’accès facile. Les bandits, pour dissuader les jeunes esprits ou les femmes effrayées de tenter une fuite suicidaire vers le grand bleu, racontaient à la nuit tombée qu’une chimère hantait les cavités rocheuses et dévorait même les plus téméraires. De ce fait, les collines n’étaient jamais traversées.

Nanake avait sept ans à cette époque. Une petite touffe d’un blond-gris très clair se dressait sur sa tête, toujours retenue par un large bandeau de cuir pour dégager son visage au mieux. Les enfants du Clan étaient rapidement initiés aux coutumes et chaque petite bouille cachait en réalité un sombre arsenal de connaissances. Ils avaient leurs préférences, Nanake elle était douée de par son allégeance à Sram à tout ce qui touchait à l’infiltration, à la concotion de poisons, de pièges, crochetage et lame sous la gorge. Elle ne parlait jamais quand ce n’était pas nécessaire, ne riait pas, ne courrait pas entre les couchettes et les marmites. Elle disait qu’il fallait toujours se préparer au pire. Sa confiance n’était accordée qu’à Laelie et elle seule lui permettait de s’échapper de ses responsabilités. Nanake n’avait que sept ans à cette époque mais elle était déjà une petite femme et ce n’était pas rare sur cette île qu’un enfant grandisse plus vite qu’il ne devait, contraint de suivre le rythme de la survie.

Laelie est venue au monde avec les cheveux roses et l’on dit en riant que c’est sans doute que sa mère mangeait trop de baies lors de sa grossesse. La demoiselle de cinq ans à peine décorait ses poignets de perles colorées et ses vêtements de coquillages nacrés. Elle faisait sécher des fleurs sous son oreiller et racontait qu’ainsi ses rêves le lendemain pouvaient se réaliser. On entendait les cris de ses jeux à travers tout le campement et si elle était moins habile que sa sœur, elle avait le pouvoir d’alléger les cœurs. Une petite fille coquette et rieuse, un éclat rose dans les Marais Secs. Douce et insouciante, les anciens tous les ans grognaient dans leur barbe qu’elle ne passerait pas l’hiver. Mais Laelie était encore là, avec ses pots de peintures, ses livres d’images et ses danses folles, le regard tourné vers la forêt.


Puis une nuit, elles ont été séparées.

 

« Laelie, va faire tremper tes pinceaux si tu ne veux pas qu’ils s’abîment. »

La petite sacrieur s’accroupit avec ses instruments en main, puis se dirige vers un sceau de quelques bonds maladroits, poussant des cris de crapaud-mufle. Elle enfonce ses bras jusqu’aux coudes dans l’eau. Deux bras la soulèvent par derrière et elle se retrouve face à Nanake. La sram soupire et lui passe un coup de torchon sur les joues et le bout du nez.

« T’en as vraiment partout. Arrête de gesticuler. »

Un bruit de cornes, le couvre-feu. Les bougies sont soufflées et les tours de garde peuvent commencer sous une lune blême et un ciel trop noir. Les hommes s’activent et s’éparpillent autour du camp dans un silence presque parfait. Rien n’est laissé au hasard. On enferme la dynamite et les pièges dans de larges caisses en bois massif rangées sous la plus grande tente puis on les recouvre d’un drap sombre. Demain aux premières lueurs du jour il faudra en refaire, il n’y a jamais assez d’explosifs pour un regroupement de bandits. Un disciple d’Ecaflip fourgué d’une torche passe sa tête dans les cottages, toujours la même question.

- Tout est en ordre les filles ?
- T’inquiètes Jyh, tout va bien. Je borde Laelie et on éteint.
- Et couvrez-vous surtout, un vent désagréable est en train de se lever.

Quand les bourrasques soufflent à travers les collines pour frapper le camp de dos, reléguant les odeurs salées de la mer, c’est là qu’ils sont le plus vulnérables. Le sifflement engouffré trouble la perception des gardes et l’odeur des ennemis est noyée, balayée. Une brume poussiéreuse et jaunâtre se lève et il devient impossible de voir à plus de cinquante mètres devant soi. Nanake le sait, elle reste assise en tailleur sur son lit, le dos bien droit et les yeux plissés.

- Tu n’as pas sommeil Nanake ?
- J’ai un mauvais pressentiment.
- Mais tu as toujours un mauvais pressentiment !

Elle sourit dans l’obscurité et vient déposer un baiser sur le front de sa petite sœur, lui répétant de s’endormir sans plus tarder.

 

 

Personne n’a entendu la ferraille des montures, ni même le pas feutré des hommes armés. Ce n’est que lorsqu’un foudroiement s’est abattu sur les tentes et que les premiers cris ont retenti que les bandits ont réalisé qu’une fois encore, ils subissaient une attaque. Des ombres passaient devant la tente des fillettes et Nanake gardait sa main plaquée sur la bouche de Laelie. Le bruit cristallin des épées qui s’entrechoquent, parfois un râle, les pièges précieusement enterrés emportaient avec eux quelques miliciens à intervalle régulier et peut-être que l’issue du combat eut été différente si le glyphe enflammé d’un homme en armure n’avait pas embrasé les caisses chargée de Lyres mortelles.

Tout s’est déroulé à une vitesse folle. L’explosion fut si rude que les malheureux qui ne périrent pas dans les flammes se retrouvèrent projetés contre les collines, désossés. Laelie perdit connaissance au milieu des flammes, la jambe coincée sous une dragodinde morte. Quand Nanake s’est relevée miraculeusement entière et qu’elle s’est retournée vers le campement pour y découvrir cette vision d’horreur, la mort de sa petite sœur pour elle ne laissait pas de place au doute. Des colonnes de flammes rouges dansaient autour des tentes dans un crépitement sourd et à par ça, plus aucun son. Le cœur déchiré et l’esprit enfumé, elle prit la fuite et plus tard trouvera le moyen de rejoindre le continent.

Le lendemain en début d’après-midi, après qu’enfin les dégâts se soient tassés et que les restes du camp redevinrent accessibles, la ville du centre envoya une nouvelle équipe pour évaluer les pertes et éventuellement, commencer l’extraction de la vase convoitée.

 

C’est le chef de cette petite troupe morbide qui a trouvé Laelie. Évanouie, le visage couvert de cendres et la respiration lourde, seuls ses cheveux roses éparpillés sur le sol permettaient encore de la distinguer de ce sinistre tableau. Attendri par cette enfant miraculée et sa bouille enfantine, Laelie fut ramenée en ville.

 

Les maisons étaient en briques ou en bois vernis et les tuiles des toits brillaient sous un soleil clément. Le sol, recouvert d’un pavé agréable sous le pied, laissait parfois entrevoir quelques brins d’herbe verte entre ses jointures. Aucune poussière dans l’air, une atmosphère purifiée par la forêt environnante. Jusqu’à ses quinze ans Laelie fut bichonnée. Il lui aura fallut du temps pour oublier ses manières sauvageonnes, le campement, les pièges, sa sœur. A la place on lui a enseigné l’art de la peinture, le piano et le chant. Les bonnes manières à table, la révérence devant les invités.

Puis l’homme qu’elle appelait père s’est remarié et a fondé une autre famille. La petite miraculée aux cheveux roses fut peut à peu reléguée aux taches ménagères et à la cuisine. A ses dix-huit ans la femme fut emportée par la fièvre des Moskitos puisque la ville était de nouveau à cours de vase. Le père sombra dans l’alcoolisme et vit en Laelie quelques sombres tentations. Elle n’était plus une enfant et elle était belle comme le jour. Désolée par l’attitude presque incontrôlable de cet homme lubrique, elle se sauva, sans oublier d’emporter avec elle un joli petit peigne doré, le chapeau rose de la femme qu’elle avait servi, et quelques robes colorées. Désireuse de recommencer sa vie dans un lieu sûr elle traversa les collines et rejoignit le continent.

 


Si vous le lui demandez, elle vous racontera sa rencontre avec la Chimère de pierres. Ou encore, la joie inespérée quand débarquée sur le port de Madrestam, une disciple de sram aux cheveux clairs s’est distinguée dans la foule, le médaillon de son Clan autour du cou.



Dernière édition par Kysae le Lun 2 Fév - 15:35, édité 4 fois

2 Re: L'étagère de Kysae. le Ven 28 Nov - 16:18

Kysae

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Reine-Dragon
Titre : L'arrivée de Kysae. (Ou Maelle, L'incision.)
Personnages : Kysae (à l'époque appelée Maelle, surnom Incision.), Nanake, Eirwen.
Année : Kysae était une enfant, pas d'autres indications.
Sujet : Entrée de Kysae dans l'histoire "L'héritage Gwendalavir."
Joué en jeu : Oui.


Son pelage est noisette et ses yeux d’un jaune sombre. Elle est maigre, sans doute trop et l’effet est d’autant plus frappant que l’enfant est grande, très grande pour son âge. Sa silhouette toute en longueur s’étire en une ombre féline, capable de s’évaporer dans la nuit en un soupire. Quand elle court ses oreilles s’affaissent et sa pupille se rétrécit en une aiguille de Sram, ses quatre pattes au sol et la queue bien haute, elle peut alors atteindre une vitesse considérable et le blond de ses cheveux pourtant lumineux, se transforme en un trait de couleur brouillée. Son visage de petite ecaflip est triste, ses traits sont marqués par une fatigue lourde à traîner et une douleur persistante, tenace. Pourtant quand elle parle, on peut discerner si l’on écoute bien, une fureur timide qui ne demande qu’à grandir.




« Maelle … Maelle … Arrête moi si tu peux. »



Elle se réveille en sursaut, les joues pailletées de larmes qui n’arrivent pas à sécher. Elle attrape sa tête entre ses pattes et prie de toute ses forces, il ne lui reste plus que ça à faire. Un hoquet, elle sanglote à nouveau, tremblante. Cette voix toutes les nuits depuis le désastre, elle résonne dans sa tête. Elle se moque d’elle. Elle rit de son malheur.


« Maelle … Où est ta famille ? »



Elle ne peut pas fermer les yeux, elle ne supporte pas de revoir son visage. L’enfant veut oublier, elle ne veut plus y penser, trop tard. Le sommeil la gagne de nouveau, elle ne tient plus. Maelle s’écroule sur le sol froid de sa chambre et ses paupières s’affaissent sur un œil blanc révulsé. Soubresaut, miaulement d’effroi, elle arrive…

 


Rêve ? a écrit:La nuit je monte à nouveau dans la chambre de Milune, j’appelle ma sœur et elle ne répond pas. Les marches en orme vernis sont superbes et l’espace d’une seconde je ne suis plus inquiète. La maison est belle et nous aussi un jour, avec Kaelyse et maman, on vivra dans un endroit aussi lumineux et richement décoré. Je suis sur le pallier, la poignée de la lourde porte est encadrée de fines gravures, on dirait les ailes d’un ange et ça me fait sourire. Elle s’ouvre sans un bruit, tout est bien entretenu ici et je pense à Lou, c’est sans doute grâce à elle tout ça.

J’avance à pas de velours, et elles sont là. Les cinq filles sont là, et ma sœur aussi. Empilées dans une logique chaotique et malsaine, comme si on avait souhaité faire d’elles une seule créature, sortie tout droit d’un esprit malade. Leur chair est brûlée et très vite l’odeur emplit mes narines. Je veux détourner le regard mais leurs pupilles noircies me suivent, encore et encore, encore … Je veux m’évanouir mais on m’en empêche, elle apparaît au sommet des corps assise en tailleur et son rire moqueur résonne. La sorcière Gwendalavir.

Elle me transperce de son regard et je suis immobilisée, elle me montre du doigt et me défie de la retrouver, de réclamer vengeance. Derrière sa voix j’entends des cris d’agonie, elles appellent à l’aide, mais je sais que je ne peux pas me boucher les oreilles puisque tout ça, c’est dans ma tête.



 

L’enfant émerge le regard affolé, le soleil ne s’est pas encore levé et c’est déjà la troisième crise. Son cœur s’emballe mais elle ne veut plus pleurer. Maelle se dresse sur ses jambes et fait fi de ses vertiges. Son besoin de sommeil attendra, la chasse peut commencer, elle n’a plus peur.

 

 

Loin d’ici – à ce moment là…


« Eirwen, Eirwen oh ! Tu parles encore dans ton sommeil, ça m’emmerde. »

Je cligne des yeux et le visage de Nanake penché sur le mien m’arrache une petite grimace mécontente. Si je ne peux plus être tranquille. Je soupire et me dans retourne mon lit, emmitouflée dans des draps parfumés d’Edelweiss.

- Pardon Nanake, tu peux te rendormir, j’ai terminé.
- Pour de vrai ce coup-ci, elle arrive ?

Un franc sourire se dessine sur mes lèvres mais elle ne le voit pas. Je murmure, sûre de moi :

 

« Oui, la relève est en chemin, enfin. »

3 Re: L'étagère de Kysae. le Ven 28 Nov - 16:35

Bard'Apou l'intransigeant

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Barde Monosyllabique
belle histoire

4 Re: L'étagère de Kysae. le Ven 28 Nov - 18:50

Kysae

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Reine-Dragon
(Merci Bard'Apou . Un petit dernier pour aujourd'hui, en espérant que ça motivera les Bardes à plumes à faire de même !)



Titre : Sombre soirée.
Personnages : Eirwen (au jour d'aujourd'hui elle est décédée.)
Année : 639. Eirwen et Nanake ne se connaissent pas encore.
Sujet : Eirwen va devoir se mettre sur les traces de Nanake, suivant l'indication d'une lettre.
Joué en jeu ? Non.


Des rires imbibés d’alcool fusent et les pintes trop remplies s’entrechoquent bruyamment. Pensive, je me demande encore une fois pourquoi je m’obstine à rester dans cette taverne crasseuse aux teintes fades. Je m’étire dans un soupire ennuyé : d’abord une jambe, qui lentement se déplie comme pour la première fois, puis l’autre.

Des corps se pressent, se bousculent et moi, je les regarde un à un. Le jeune iop hurle et bondit, sa lame émoussée brassant l’air lourd de la salle, des pleurs sillonnent la peau basanée d’une enfant vexée, la serveuse aux pas guillerets danse d’une table à l’autre, véritable tourbillon de couleurs …

Je me perds dans ces visages et bientôt une torpeur mélodieuse s’empare de mes dernières résistances. 



Un lit de verdure apparaît, épousant la forme de mon corps. Quelques branches d’or tombent en festons devant mon visage, je suis à l’abri à présent.

Bras en l’air, paumes vers le ciel, torsions et petits sauts, les boucles de ses cheveux s’activent en torsades furieuses. Elle danse, endiablée, le menton relevé et les yeux brillants d’une fièvre immortelle. Sueur et ondulations, ses chevilles étaient garnies de bracelets colorés et elle ondoyait chaque nuit, soulevant les cœurs dans un rythme farouche.



Elle me regarde, elle chuchote mon nom, elle dépose un baiser sur mon front et me jure de rester à mes côtés et ce, à jamais.



Une voix non loin, puis l’effluve écœurant de transpiration, les tristes évidences se dressent en un dais infranchissable, bien décidées à briser mon rêve. Un, deux, trois… Les branches brillantes se recouvrent d’un feuillage violacé, évoquant des myriades de mains tranchées, puis tout éclate.

« Hé ! Hé gamine !? »

La vision de son corps flotte sous mes yeux avant de s’estomper, me laissant découvrir ce personnage bedonnant planté devant moi. Un torchon sale est négligemment jeté sur son épaule, ses cheveux sont gras, aplatis, et le rouge suintant de son crâne bien visible s’appareille à son nez. Quelques œillades puis le voilà qui postillonne sur son tablier :

« C’est que faut payer pour dormir hein, puis ici c’est pas la chambre c’est le comptoir hein, alors faut consommer ! Je te sers quoi gamine ? »

La Taverne est muette et l’amas d’ivrognes ne me quittent pas des yeux. Quelques gouttes perlent le long de ma colonne vertébrale, je défais négligemment les deux premiers boutons de mon haut et humecte mes lèvres du bout de la langue. Ce qu’il faut chaud ici.

« Un verre d’eau, propre, ce sera parfait. »

Il me gratifie d’un grognement et me voilà débarrassée. Je cale mon dos contre le dossier de la chaise. La salle reprend vie et les langues se délient à nouveau. J’écoute, j’extirpe les murmures intéressants du brouhaha infernal, je trie d’une oreille expérimentée.

« La fille là ? Nan pas la première fois que je la vois ici, elle doit aimer arpenter les lieux glauques. »
« Hé Kayk tu lui donnerais quel âge à la gosse là-bas, hein ? Allez Kayk réfléchis… »
« Son nom ? Eirwen Gwendalavir, mais ce qu’elle fait moi j’men mêlerai pas pour dix millions de kamas »
« Regarde bien mon petit, ses fringues tressées d’or sont plus propres que ses mains. »
« On dit qu’c’est une sorcière qui bosse pour une personne louche, tu as vu elle parle dans son sommeil. »
« Hein euh quoi ? Quel âge ? Euh…. 19 ans. »
« Arrête un peu avec tes conneries de sorcellerie ! »

Je plaque mes mains sur mes oreilles, me lève, passe devant le grand comptoir et fait rouler quelques kamas sans même attendre mon bol de flotte. Pas question pour moi de rester ici, je me dirige à grandes enjambées vers la sortie.

Je commençais à mieux respirer quand une main moite s’est posée sur mon épaule dénudée. Je tente de l’ignorer, elle s’agrippe fermement à mon bras. Je me retourne lentement, concentrée sur le sourire à adopter pour éviter les ennuis. J’opte pour l’air gêné.

« T’as oublié ça sur ta chaise. »

Je baisse les yeux, effectivement cette lettre là, dans sa main, elle est bien à moi. Je le remercie d’un signe de tête et tend la mienne pour la récupérer. Il recule et lentement un sourire particulièrement crétin s’esquisse sur son visage pâteux.

« Elle est importante nan ta lettre ? Mes copains disent que t’es spéciale, et si tu restais un peu avec nous ce soir ? »

Quelques idées se contractent ici et là en une pâte gluante, j’enfonce mes doigts, elles sont brûlantes. Je soupire, je veux me plaindre en hurlant et ce sera en un chant rauque chargé de colère. Je sens leurs regards, ils m’encerclent, ils ricanent. Ma lettre passe de main en main sans être lue, ils s’amusent ?

Une pente raide, je me laisse couler, je les maudis tous et peu importe les conséquences.

« Je vais flétrir ta saloperie de rire à grands coups dans ta face.»

Son visage se crispe, j’esquive d’un pas de côté une frappe molle et me place derrière lui. Main droite sur ses yeux, j’exécute une rapide pression. Enfoncés dans le coin de ses orbites, mes doigts basculent sa tête en arrière, lui arrachant un gémissement. Je plonge ma main gauche dans sa gorge, il tousse, je hurle à son oreille :

« Ma lettre ! Ma lettre ou je te les crève tes yeux! »

Il se débat, ma main se retire de sa gorge et dans un craquement sourd je lui brise la mâchoire. La salle est déchaînée, ça s’agite ça braille et le barman peureux lui, préfère se taire, recroquevillé dans son coin. La gueule pendante et le menton recouvert d’un mélange de salive et de sang, le type ne me quitte pas des yeux, apeuré.

« Eirwen, chérie … qu’es-tu devenue… ? »

« Tu m’as abandonnée ! Tu m’as abandonnée ! »
« Elle parle toute seule ? Elle est tarée cette gosse, mais quelle frappe… »
« Fermez la ! Et rendez-moi cette lettre… »

Une main timide, ma lettre intacte.



J‘ai toujours aimé courir, cette sensation de chaleur dans mes jambes, une succession de clichés stroboscopiques autour de moi, le flou précipité. Je m’imagine voler et je laisse loin derrière ce sillon d’immondices. Je saute d’un rien à l’autre et des portes aux poignées mousseuses s’écartent sur mon passage. Un bond, deux bonds, mes jambes brassent frénétiquement la distance tandis que quelques larmes se permettent enfin de couler. Je crie, un chacha me répond, seulement un chacha puisque … Je suis seule.

L’aube se lève et je la regarde les yeux plissés. Je me laisse tomber contre une bâtisse quelconque, le poing serré sur la lettre. Mes doigts se déplient, eux aussi comme pour la première fois. Le parchemin froissé est en bien triste état, je le pose sur ma cuisse et en tire les extrémités. Un mot :


« Nanake.»

5 Re: L'étagère de Kysae. le Ven 28 Nov - 20:38

Eokif

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Mascotte à grelots
Franchement belle histoire, continue Wink

6 Re: L'étagère de Kysae. le Jeu 8 Jan - 19:34

Kysae

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Reine-Dragon
Titre : Désillusion.
Personnages : Eirwen et Nanake.
Année : Non indiquée, Eirwen fuit son rôle de mercenaire sous l'égide de Raval. Avant qu'elle ne s'installe à Astrub et n'attire Maelle à elle.
Sujet : Eirwen se libère de l'emprise de Milune et fuit son passé mais est retrouvée en route par Nanake. Milune à l'époque avait ordonné à Eirwen de lui amener Nanake (La lettre dans le texte Sombre Soirée) et les deux jeunes femmes avec le temps ont tissé une liaison. Eirwen dévoile la vérité sur la liaison.
Joué en jeu ? Oui.


C’était un sifflement à peine perceptible aux tonalités tranchantes, presque désagréables. Une nuance trop aigüe derrière un masque de brume, impalpable, dérangeante. Je secoue vivement la tête dans l’espoir de m’en débarrasser, une fois, deux fois, rien n’y fait. Je suis exaspérée et en un élan fluet me voilà au pied de ma couche de paille, j’ai besoin de prendre l’air.

Les paumes de mes mains à plat sur le carreau de ma chambre miteuse je regarde le ciel à peine éclairé de quelques fragiles étoiles. Une pression, la vitre bascule et une bourrasque glaciale s’engouffre sans gêne sous ma nuisette bleutée. J’esquisse une grimace, replace quelques mèches blondes derrière mon oreille et respire un grand coup, laissant s’échapper un bref nuage blanc de mes lèvres.

Un nouveau tintement cristallin à mon oreille, plus près, je plisse les yeux et balaie la rue à la recherche de ce regrettable gêneur. Un haussement d’épaule, je me retourne, qu’importe je n’aspire qu’à être seule et…

« … !? »

Dix doigts incroyablement longs s’appliquent autour de ma gorge et en un souffle de Xelor je suis plaquée contre le mur, suffocante. Mes yeux n’ont pas eu le loisir de s’habituer à l’obscurité ambiante et je ne distingue qu’un regard haineux fixé sur moi. Je suis soulevée, l’esprit engourdi par un sommeil trop court je me contente d’à peine gesticuler, pleine de regrets quant à cette solitude vite gâchée.


« Tu croyais partir impunie !? Que j’allais pas te retrouver !?  Elle avait confiance en toi ! On avait tous confiance en toi !»



Les vertiges me gagnent, elle relâche, mes jambes cèdent sous mon poids et me voilà à genoux dans la poussière, crachotant. Je masse ma gorge douloureuse sans plus un bruit et l’écoute sangloter, mélange de colère et de profonde tristesse.

« Nanake, je … »



Sa main s’envole et me blesse au visage, je serre les dents, patiente.


« Elle était tout ce que j’avais ! Je l’aimais ! »



Ses larmes s’écrasent sur le vieux parquet de ma chambre, se mêlant à la saleté. J’attends qu’elle me le demande, toujours cette même question, si emmerdante.


« Pourquoi Eirwen… ? »



Je me relève, elle était entièrement vêtue de noir, ses cheveux cendrés dépassaient d’une large capuche aux coutures rongées. De longues bottes souples en cuir, je devine la forme d’un couteau de lancer à l’intérieur. Le manche d’une courte épée dépasse de sa cape, une solide ceinture, quatre dagues accrochées, le tintement désagréable … Elle s’était préparée.

Quelques secondes en suspend, trop à son goût, rapide et colérique son bras est rapatrié en arrière, prête à me frapper. Mon regard plonge dans le sien et je surprends une légère crainte, son bras s’immobilise et le vent dans mon dos se précise, excité.


« Ce n’est pas elle que tu aimais. »



Sa bouche s’ouvre en une mimique pleine de hargne mais aucun son. Je lui adresse un sourire, mon visage se rapproche du sien et je passe délicatement ma main dans son cou, posant mes lèvres sur les siennes. Pupilles écarquillées, j’entends sa respiration accélérer et ravie de mon effet de surprise, je lui colle une droite dans son si joli petit museau.
Le vent s’est tut et en douceur, la disciple de Sram reprend connaissance, armes précieusement confisquées.


« Tu as toujours été la plus facile à manier Nanake, cette obstination, cet aveuglement borné et ridicule à avaler tout ce que te racontait Milune. Dévorer des yeux son pouvoir factice et lui attribuer le rôle de salvatrice à tout va, écœurant. Non c’est pire, immonde d’ignorance. »


Je la regarde, narquoise, prête à déguster chaque fraction de douleur qu’elle pourrait m’offrir en spectacle. Je poursuis, elle ne dit rien.


« Ta libération des prisons de la Cité des démons n’était en rien un acte de charité pour défendre je ne sais quelle cause révolutionnaire. »

Je ris et lève les mains au ciel, m’esclaffant.


- Vous n’étiez toutes que des idiotes ! Milune m’a envoyée vous chercher uniquement pour se constituer sa petite garde personnelle et je vous en ai débarrassé.


- Tu as tué la petite Kaelle, tu as tué Nelphy, tu as tué Ata…


- JE CONNAIS MES ERREURS !


- J’AIMAIS MILUNE !

 

Méditative je me laisse tomber sur mon lit improvisé et me contente de soupirer, longuement. J’enroule une mèche de cheveux autour de mon index, la porte à ma bouche, la mordille. Mes yeux se ferment et je fredonne doucement. Je sais que son visage se tourne vers moi, elle essuie ses larmes et le doute s’installe au rythme de mes murmures.

« Cette chanson … »



Ma voix s’amplifie et les secondes se figent, interdites. Les souvenirs éclatent en perles instables et une nuée de sensation se déverse. Appliquée, du bout de ma voix, j’installe mon décor imaginé et dans un automatisme entraîné, implante mes vérités. Elle se lève, droite, le menton relevé.


« C’était notre chanson et je t’interdis de la souiller. »



Je me redresse :


« Non, c’était moi. Milune avait besoin d’une dévotion totale, je la lui ai offerte, je lui ai offert ton amour. Je t’ai manipulée. »

Et d’un claquement de langue, toute souvenance s’embrase, crépite et meurt. Elle hurle, me traite de menteuse, son cœur se vide et c’est douloureux, elle se débat, admet, me détestera à jamais.


- Ce n’était qu’un vulgaire montage … Qui es tu Eirwen … ? 

- Tu gâches l’héritage de ton Dieu Nanake et il se rit de tes sentiments. Ne perds plus ton temps à vouloir servir un autre par amour, dévotion, idéal… N’écoute que toi puisque tout autre chose finira par te trahir. 

- Je te tuerai un jour Gwendalavir mais en attendant … Je ne te lâcherai pas. Je viens avec toi peu importe ce que tu puisses en dire, peu importe ce que tu es réellement. Je n’ai plus rien à perdre. »

 
Je referme la fenêtre, le ciel s’est dégagé et j’entends les rues s’animer du quotidien. Je ne les envie pas, je ne connais pas l’envie. Dans un coin de la pièce, recroquevillée, Nanake attend notre départ. Un échange de regards entendus, nous partons ensemble. Puisque de toute évidence, la tranquillité juge ne plus me seoir.

 

Pour le moment.

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